07/09/2012

Bêtise de la guerre

 

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Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile, 
Berceuse du chaos où le néant oscille, 
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons, 
Toute pleine du bruit furieux des clairons, 
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie, 
Hideuse, entraîne l'homme en cette ivrognerie, 
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit, 
Où flotte une clarté plus noire que la nuit, 
Folle immense, de vent et de foudres armée, 
A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée, 
Si tes écroulements reconstruisent le mal, 
Si pour le bestial tu chasses l'animal, 
Si tu ne sais, dans l'ombre où ton hasard se vautre, 
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

Victor HUGO   (1802-1885)

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A ceux qu'on foule aux pieds

 

A ceux qu'on foule aux pieds

(extrait)

...Ce n'est pas le canon du noir vendémiaire, 
Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai, 
Qui font la haine éteinte et l'ulcère fermé. 
Moi, pour aider le peuple à résoudre un problème, 
Je me penche vers lui. Commencement : je l'aime. 
Le reste vient après. Oui, je suis avec vous, 
J'ai l'obstination farouche d'être doux, 
Ô vaincus, et je dis : Non, pas de représailles ! 
Ô mon vieux coeur pensif, jamais tu ne tressailles 
Mieux que sur l'homme en pleurs, et toujours tu vibras 
Pour des mères ayant leurs enfants dans les bras.

Quand je pense qu'on a tué des femmes grosses, 
Qu'on a vu le matin des mains sortir des fosses, 
Ô pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir ! 
Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr. 
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ; 
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ; 
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont 
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond. 
Où ? qui le sait ? leurs bras vers nous en vain se dressent. 
Oh ! ces pontons sur qui j'ai pleuré reparaissent, 
Avec leurs entreponts où l'on expire, ayant 
Sur soi l'énormité du navire fuyant ! 
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ; 
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble, 
On boit l'un après l'autre au bidon, on a chaud, 
On a froid, l'ouragan tourmente le cachot ; 
L'eau gronde, et l'on ne voit, parmi ces bruits funèbres, 
Qu'un canon allongeant son cou dans les ténèbres. 
Je retombe en ce deuil qui jadis m'étouffait. 
Personne n'est méchant, et que de mal on fait ! [...]

Victor HUGO   (1802-1885)

 

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25/07/2012

Après la bataille

Après la bataille


Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait: ” A boire! à boire par pitié ! ”
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: “Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. ”
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: “Caramba! ”
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
“Donne-lui tout de même à boire”, dit mon père.

Victor Hugo

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L’Enfant

L’Enfant


Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.

8-10 juillet 1828

Victor Hugo, Les Orientales


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30/06/2012

A des âmes envolées


 

 

Ces âmes que tu rappelles,
Mon coeur, ne reviennent pas.
Pourquoi donc s'obstinent-elles,
Hélas ! à rester là-bas ?

Dans les sphères éclatantes,
Dans l'azur et les rayons,
Sont-elles donc plus contentes
Qu'avec nous qui les aimions ?

Nous avions sous les tonnelles
Une maison près Saint-Leu.
Comme les fleurs étaient belles !
Comme le ciel était bleu !

Parmi les feuilles tombées,
Nous courions au bois vermeil ;
Nous cherchions des scarabées
Sur les vieux murs au soleil ;

On riait de ce bon rire
Qu'Éden jadis entendit,
Ayant toujours à se dire
Ce qu'on s'était déjà dit ;

Je contais la Mère l'Oie ;
On était heureux, Dieu sait !
On poussait des cris de joie
Pour un oiseau qui passait.

Victor HUGO   (1802-1885)

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18/04/2012

A l'enfant malade pendant le siège

A l'enfant malade pendant le siège

Si vous continuez d'être ainsi toute pâle 
Dans notre air étouffant,
Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale, 
Moi vieillard, vous enfant ;

Si je vois de nos jours se confondre la chaîne, 
Moi qui sur mes genoux
Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine, 
Et lointaine pour vous ;

Si vos mains sont toujours diaphanes et frêles, 
Si, dans vôtre berceau,
Tremblante, vous avez l'air d'attendre des ailes 
Comme un petit oiseau ;

Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre 
Racine pour longtemps,
Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystère 
Vos doux yeux mécontents ;

Si je ne vous vois pas gaie et rose et très forte, 
Si, triste, vous rêvez,
Si vous ne fermez pas derrière vous la porte
Par où vous arrivez ;

Si je ne vous vois pas comme une belle femme 
Marcher, vous bien porter,
Rire, et si vous semblez être une petite âme
Qui ne veut pas rester,

Je croirai qu'en ce monde où le suaire au lange 
Parfois peut confiner,
Vous venez pour partir, et que vous êtes l'ange
Chargé de m'emmener.

Victor HUGO   (1802-1885)


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21/03/2012

A celle qui est voilée

 

 

A celle qui est voilée

Tu me parles du fond d'un rêve
Comme une âme parle aux vivants. 
Comme l'écume de la grève, 
Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l'algue des flots sans nombre, 
Le captif du destin vainqueur ;
Je suis celui que toute l'ombre 
Couvre sans éteindre son coeur.

Mon esprit ressemble à cette île, 
Et mon sort à cet océan ; 
Et je suis l'habitant tranquille 
De la foudre et de l'ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,
Qui songe, et chante, loin du bruit,
Avec la chouette et l'étoile, 
La sombre chanson de la nuit.

Toi, n'es-tu pas, comme moi-même, 
Flambeau dans ce monde âpre et vil, 
Ame, c'est-à-dire problème, 
Et femme, c'est-à-dire exil ?

Sors du nuage, ombre charmante. 
O fantôme, laisse-toi voir ! 
Sois un phare dans ma tourmente,
Sois un regard dans mon ciel noir !

Cherche-moi parmi les mouettes ! 
Dresse un rayon sur mon récif, 
Et, dans mes profondeurs muettes, 
La blancheur de l'ange pensif !

Sois l'aile qui passe et se mêle 
Aux grandes vagues en courroux. 
Oh, viens ! tu dois être bien belle,
Car ton chant lointain est bien doux ;

Car la nuit engendre l'aurore ; 
C'est peut-être une loi des cieux 
Que mon noir destin fasse éclore
Ton sourire mystérieux !

Dans ce ténébreux monde où j'erre, 
Nous devons nous apercevoir, 
Toi, toute faite de lumière, 
Moi, tout composé de devoir !

Tu me dis de loin que tu m'aimes, 
Et que, la nuit, à l'horizon,
Tu viens voir sur les grèves blêmes
Le spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,
Près du flot sans trêve agité,
Surprise de trouver l'atome
Ressemblant à l'immensité,

Tu compares, sans me connaître,
L'onde à l'homme, l'ombre au banni, 
Ma lampe étoilant ma fenêtre 
A l'astre étoilant l'infini !

Parfois, comme au fond d'une tombe, 
Je te sens sur mon front fatal, 
Bouche de l'Inconnu d'où tombe
Le pur baiser de l'Idéal.

A ton souffle, vers Dieu poussées,
Je sens en moi, douce frayeur,
Frissonner toutes mes pensées, 
Feuilles de l'arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu'on te voie ; 
Tu viens et tu fuis tour à tour ; 
Tu ne veux pas te nommer joie, 
Ayant dit : Je m'appelle amour.

Oh ! fais un pas de plus ! Viens, entre, 
Si nul devoir ne le défend ; 
Viens voir mon âme dans son antre,
L'esprit lion, le coeur enfant ;

Viens voir le désert où j'habite 
Seul sous mon plafond effrayant ; 
Sois l'ange chez le cénobite,
Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombres
Toutes mes gouttes de sueur ! 
Viens poser sur mes oeuvres sombres 
Ton doigt d'où sort une lueur !

Du bord des sinistres ravines 
Du rêve et de la vision,
J'entrevois les choses divines... -
Complète l'apparition !

Viens voir le songeur qui s'enflamme
A mesure qu'il se détruit, 
Et, de jour en jour, dans son âme
A plus de mort et moins de nuit !

Viens ! viens dans ma brume hagarde,
Où naît la foi, d'où l'esprit sort,
Où confusément je regarde 
Les formes obscures du sort.

Tout s'éclaire aux lueurs funèbres ;
Dieu, pour le penseur attristé, 
Ouvre toujours dans les ténèbres
De brusques gouffres de clarté.

Avant d'être sur cette terre, 
Je sens que jadis j'ai plané ;
J'étais l'archange solitaire, 
Et mon malheur, c'est d'être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,
Viens, toi qui des cieux as le sceau.
Quelquefois une plume tombe 
Sur le cadavre d'un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable, 
C'est de pendre aux deux éléments,
C'est d'avoir en moi, misérable, 
De la fange et des firmaments !

Hélas ! hélas ! c'est d'être un homme ; 
C'est de songer que j'étais beau, 
D'ignorer comment je me nomme, 
D'être un ciel et d'être un tombeau !

C'est d'être un forçat qui promène
Son vil labeur sous le ciel bleu ;
C'est de porter la hotte humaine
Où j'avais vos ailes, mon Dieu !

C'est de traîner de la matière ;
C'est d'être plein, moi, fils du jour, 
De la terre du cimetière, 
Même quand je m'écrie : Amour !

Victor Hugo

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