18/04/2012

La mort est multiforme...

La mort est multiforme...

La mort est multiforme, elle change de masque
Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque ;
Elle sait se farder,
Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
Horrible à regarder.

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,
Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
À l'ombre des arceaux ;
Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,
Et la porte sur tous n'est pas encor murée
Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nature :
Aux uns la puanteur avec la pourriture,
Le palpable néant,
L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire
Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
Comme un monstre béant ;

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante
Passer et repasser dans la cité vivante
Sous leur linceul de chair,
L'invisible néant, la mort intérieure
Que personne ne sait, que personne ne pleure,
Même votre plus cher.

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres
Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
De marbre ou de gazon ;
Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie
Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
Qu'on soit en pleurs ou non,

On dit : ceux-là sont morts. La mousse étend son voile
Sur leurs noms effacés ; le ver file sa toile
Dans le trou de leurs yeux ;
Leurs cheveux ont percé les planches de la bière ;
À côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
Sur les os des aïeux.

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ;
C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent,
Enfumés et poudreux,
Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques ;
Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques ;
Tout est fini pour eux.

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,
Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre,
Comme le ver leur corps,
L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde ;
Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde.
Ils sont morts, et bien morts !

Et peut-être une larme, à votre âme échappée,
Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,
Filtre insensiblement,
Qui les va réjouir dans leur triste demeure ;
Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure,
Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme :
Paix et repos sur toi ! L'on refuse à la lame
Ce qu'on donne au fourreau ;
L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies
Qu'on ne saura jamais ; des douleurs infinies
Que l'on n'aperçoit pas.
Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme
Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
Échevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses ;
Des cadavres hideux dans des figures roses
Dorment ensevelis.
On retrouve toujours les larmes sous le rire,
Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
Une nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,
Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
Ne sont pas si peuplés ;
On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes.
Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
Aux ruines mêlés.

L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,
Et de leurs trépassés font comme aux catacombes
Un grand entassement ;
Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
Et que l'aveugle mort de diverses poussières
Remplit confusément.

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres
Où sont rangés leurs morts, comme celles des guèbres
Ou des égyptiens ;
Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
Et l'on y reconnaît les figures blémies
De leurs amours anciens.

Dans un pur souvenir chastement embaumée
Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée ;
Triste et charmant trésor !
La mort habite en eux au milieu de la vie ;
Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
Qui leur sourit encor.

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette ?
Quel foyer réunit la famille complète
En cercle chaque soir ?
Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,
Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
Avec un manteau noir ?

Cette petite fleur, qui, toute réjouie,
Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,
Est fille de la mort.
En plongeant sous le sol, peut-être sa racine
Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
Qui vous charme si fort.

Ô fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve
Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
A servi comme à vous ;
Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,
Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
À vos parfums d'époux !

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe ?
Ah ! Lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,
Ses pieds au daim léger ;
Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
Prête à vous héberger.

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères
Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
De leur rêver un sort ;
Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
Sont condamnés à mort !

Théophile GAUTIER   (1811-1872)

Bûchers et tombeaux

Bûchers et tombeaux

Le squelette était invisible, 
Au temps heureux de l'Art païen ; 
L'homme, sous la forme sensible, 
Content du beau, ne cherchait rien. 

Pas de cadavre sous la tombe, 
Spectre hideux de l'être cher, 
Comme d'un vêtement qui tombe 
Se déshabillant de sa chair, 

Et, quand la pierre se lézarde, 
Parmi les épouvantements, 
Montrait à l'oeil qui s'y hasarde 
Une armature d'ossements ; 

Mais au feu du bûcher ravie 
Une pincée entre les doigts, 
Résidu léger de la vie, 
Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits ; 

Ce que le papillon de l'âme 
Laisse de poussière après lui, 
Et ce qui reste de la flamme 
Sur le trépied, quand elle a lui ! 

Entre les fleurs et les acanthes, 
Dans le marbre joyeusement, 
Amours, aegipans et bacchantes 
Dansaient autour du monument ; 

Tout au plus un petit génie 
Du pied éteignait un flambeau ; 
Et l'art versait son harmonie 
Sur la tristesse du tombeau. 

Les tombes étaient attrayantes: 
Comme on fait d'un enfant qui dort, 
D'images douces et riantes 
La vie enveloppait la mort ; 

La mort dissimulait sa face 
Aux trous profonds, au nez camard, 
Dont la hideur railleuse efface 
Les chimères du cauchemar. 

Le monstre, sous la chair splendide 
Cachait son fantôme inconnu, 
Et l'oeil de la vierge candide 
Allait au bel éphèbe nu. 

Seulement pour pousser à boire, 
Au banquet de Trimalcion, 
Une larve, joujou d'ivoire, 
Faisait son apparition; 

Des dieux que l'art toujours révère 
Trônaient au ciel marmoréen ; 
Mais l'Olympe cède au Calvaire, 
Jupiter au Nazaréen ; 

Une voix dit : Pan est mort ! - L'ombre 
S'étend. - Comme sur un drap noir, 
Sur la tristesse immense et sombre 
Le blanc squelette se fait voir ; 

Il signe les pierres funèbres 
De son paraphe de fémurs, 
Pend son chapelet de vertèbres 
Dans les charniers, le long des murs, 

Des cercueils lève le couvercle 
Avec ses bras aux os pointus ; 
Dessine ses côtes en cercle 
Et rit de son large rictus ; 

Il pousse à la danse macabre 
L'empereur, le pape et le roi, 
Et de son cheval qui se cabre 
Jette bas le preux plein d'effroi ; 

Il entre chez la courtisane 
Et fait des mines au miroir, 
Du malade il boit la tisane, 
De l'avare ouvre le tiroir ; 

Piquant l'attelage qui rue 
Avec un os pour aiguillon, 
Du laboureur à la charrue 
Termine en fosse le sillon ; 

Et, parmi la foule priée, 
Hôte inattendu, sous le banc, 
Vole à la pâle mariée 
Sa jarretière de ruban. 

A chaque pas grossit la bande; 
Le jeune au vieux donne la main ; 
L'irrésistible sarabande 
Met en branle le genre humain. 

Le spectre en tête se déhanche, 
Dansant et jouant du rebec, 
Et sur fond noir, en couleur blanche, 
Holbein l'esquisse d'un trait sec. 

Quand le siècle devient frivole 
Il suit la mode; en tonnelet 
Retrousse son linceul et vole 
Comme un Cupidon de ballet 

Au tombeau-sofa des marquises 
Qui reposent, lasses d'amour, 
En des attitudes exquises, 
Dans les chapelles Pompadour. 

Mais voile-toi, masque sans joues, 
Comédien que le ver rnord, 
Depuis assez longtemps tu joues 
Le mélodrame de la Mort. 

Reviens, reviens, bel art antique, 
De ton paros étincelant 
Couvrir ce squelette gothique ; 
Dévore-le, bûcher brûlant ! 

Si nous sommes une statue 
Sculptée à l'image de Dieu, 
Quand cette image est abattue, 
Jetons-en les débris au feu. 

Toi, forme immortelle, remonte 
Dans la flamme aux sources du beau, 
Sans que ton argile ait la honte 
Et les misères du tombeau !

Théophile GAUTIER   (1811-1872)

19:44 Écrit par Memophis dans > Théophile GAUTIER | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |