21/03/2012

A longs filets de sang ce lamentable corps

A longs filets de sang ce lamentable corps

A longs filets de sang ce lamentable corps
Tire du lieu qu'il fuit le lien de son âme,
Et séparé du coeur qu'il a laissé dehors, 
Dedans les forts liens et aux mains de sa dame, 
Il s'enfuit de sa vie et cherche mille morts.

Plus les rouges destins arrachent loin du coeur 
Mon estomac pillé, j'épanche mes entrailles 
Par le chemin qui est marqué de ma douleur. 
La beauté de Diane ainsi que des tenailles 
Tirent l'un d'un côté, l'autre suit le malheur.

Qui me voudra trouver détourne par mes pas, 
Par les buissons rougis, mon corps de place en place, 
Comme un vaneur baissant la tête contre bas 
Suit le sanglier blessé aisément à la trace, 
Et le poursuit à l'oeil jusqu'au lieu du trépas.

Diane, qui voudra me poursuivre en mourant, 
Qu'on écoute les rocs résonner mes querelles, 
Qu'on suive pour mes pas de larmes un torrent, 
Tant qu'on trouve séché de mes peines cruelles 
Un coffre, ton portrait, et rien au demeurant.

Les champs sont abreuvés après moi de douleurs, 
Le souci, l'encolie, et les tristes pensées 
Renaissent de mon sang et vivent de mes pleurs, 
Et des cieux les rigueurs contre moi courroucées 
Font servir mes soupirs à éventer ses fleurs.

Un bandeau de fureur épais presse mes yeux 
Qui ne discernent plus le danger ni la voie, 
Mais ils vont effrayant de leur regard les lieux 
Où se trame ma mort, et ma présence effraie 
Ce qu'embrassent la terre et la voûte des cieux. [...]

Théodore Agrippa d' AUBIGNÉ   (1552-1630)

A l'éclair violent de ta face divine


A l'éclair violent de ta face divine

A l'éclair violent de ta face divine, 
N'étant qu'homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine 
Pour de nouveau venir à l'immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle, 
Ton céleste m'éprit et me ravit aux Cieux, 
Ton âme était divine et la mienne fut telle : 
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie 
Pour cueillir, sans la mort, l'immortelle beauté, 
J'ai vécu de nectar, j'ai sucé l'ambroisie, 
Savourant le plus doux de la divinité.

Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J'ai des autels fumants comme les autres dieux, 
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie 
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.

Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche, 
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux, 
Tandis que j'ai cueilli le baiser et la couche 
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.

Ces humains aveuglés envieux me font guerre, 
Dressant contre le ciel l'échelle, ils ont monté,
Mais de mon paradis je méprise leur terre 
Et le ciel ne m'est rien au prix de ta beauté.

Théodore Agrippa d' AUBIGNÉ   (1552-1630)