07/09/2012

Poésies I



Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. 
Les premiers principes doivent être hors de discussion.
J'accepte Euripide et Sophocle ; mais je n'accepte pas Eschyle.
Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires
et de mauvais goût envers le créateur.
Repoussez l'incrédulité : vous me ferez plaisir.
Il n'existe que deux genres de poésies ; il n'en est qu'une.

Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par
laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme 
garde-malade. C'est le poète qui console l'humanité ! Les rôles sont 
intervertis arbitrairement.
Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.
Je ne laisserai pas de Mémoires.
La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un 
fleuve majestueux et fertile.
Ce n'est qu'en admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la
faire moralement. Ô nuits d'Young ! vous m'avez causé beaucoup de 
migraines !
On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve,
néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le 
trépied désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite 
des langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées,
il n'y a qu'un pas.
Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les excep-
tions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutis-
sements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la 
destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les 
asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est 
inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques de 
vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte,
les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de 
punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs
profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyran-
nies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades 
agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les 
inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les
grimaces, les névroses, les filières sanglantes, par lesquelles on fait
passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de sincérité, 
les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires
que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d'assises,
les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpé-
tuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les 
affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des 
déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule,
visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodi-
siaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, 
phénomène d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement 
taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes 
démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la
désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les 
cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la pente
du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les 
hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrena-
ges imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la 
vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme
celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, 
les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les 
rages - devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est 
temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si 
souverainement. [...]

Isidore Ducasse, comte de LAUTREAMONT   (1846-1870)

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