11/08/2012

Mors et vita

 

 

Souvenez-vous des humbles cimetières 
Que voile aux villages voisins 
Le pli d'un coteau pâle où pendent les raisins,
Qu'éveille, au point du jour, l'air du casseur de pierres.
Seuls, les vieux fossoyeurs ont d'eux quelque souci. 
Et c'est à peine si -
Comme des brebis étonnées, 
Loin du troupeau fumant des douces cheminées, 
Loin du clocher, ce pâtre amoureux d'horizons -
Quelques maisons 
Abandonnées, 
Toutes fanées 
Par les saisons, 
Du vide de leurs yeux dans leur face hagarde, 
Contemplent - par-dessus l'enclos au portail veuf 
Parfois de l'auvent qui le garde -
La chapelle en ruine à la grande lézarde,
Les tertres anciens et les croix de bois neuf.

Mais l'été que l'ange envoie aux vallées,
Pour les églogues étoilées, 
Aux grands blés roux buvant ses haleines de feu, 
Et vers les rivières vermeilles, 
L'été, sur un signe de Dieu,
Fait, avec ses rayons, de sauvages corbeilles 
De ces asiles tout en fleurs où les abeilles, 
Dans l'herbe haute et drue ainsi que des remords,
D'un long bourdonnement ensommeillent les morts.

A midi, le soleil silencieux qui tombe, 
Grave, comme un chat d'or s'allonge sur la tombe 
Dont la blancheur brûle, éclatant 
Parmi l'argile rose ou les avoines folles, 
Pendant que le lézard entend 
Passer, dans les bruits vains et les vagues paroles,
La robe, ayant l'odeur de nos amours défunts, 
De la Mort, mère et reine des parfums.

Tramée avec les fils du rêve, 
Voici s'assombrir l'heure où la lune se lève, 
Et le lourd laboureur qui rentre réfléchit 
Sur la route où l'air pur fraîchit, 
Le long des murs sacrés, et son coeur croit entendre 
Une voix étouffée ou tendre, 
Dans la nuit bleue et noire ainsi que le corbeau...
La nuit donne la vie aux choses du tombeau.

Cependant, là-bas, dans les nécropoles,
Sur qui la nue ardente ébauche des coupoles, 
Et qu'endorment les cris confus et les oiseaux 
Des villes, dont le vaste oubli pèse à ses os, 
Une immobile multitude 
Poursuit le même rêve en la même attitude ; 
Et depuis tant d'hivers que les soleils lassés 
Ne comptent plus les noms par les vents effacés,
Malgré leur solitude qui s'ennuie 
Au cantique filtré sur leur front par la pluie, 
Elles peuvent goûter encor des jours bénis, 
Ces pauvres âmes désolées, 
Vers la douce époque des nids, 
Sous les funéraires feuillées, 
Quand Mai, de sa main fine, aux grilles des caveaux 
Attache des bouquets et des regrets nouveaux 
Ou quand leur commune patronne, 
Leur fête, fait éclore une triste couronne :
Ce jour-là, plus d'un deuil charmant qui vient errer 
Dans les sombres jardins, tressaille à rencontrer, 
Sous les branches d'automne à peine encore vertes, 
L'impériale odeur des tombes entrouvertes. 
Et tous, ceux du village et ceux de la cité, 
Ceux qui sourient d'avoir été 
De gais bouviers dans la campagne, 
Et ceux dont la statue en marbre est la compagne, 
Ces morts que Dieu sema comme on sème le blé, 
Tous dorment d'un sommeil si peu troublé, 
Qu'il semble que la vie, 
A ces mornes reclus 
Lugubrement ravie, 
Ne doive jamais plus 
Monter ni redescendre 
Des yeux pleins de nuit noire au coeur tombant en cendre.

Aucun orchestre en floraison 
Sous les bosquets royaux dans la chaude saison, 
Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues,
Aucun océan soucieux 
Des perles qu'il charrie aux plis lourds de ses vagues, 
Aucun Messidor sous les cieux 
Qui couvrent la splendeur des terres éventrées, 
Ni le soleil de ces contrées 
Où son regard luit si hautain, 
Sur les monts que couronne une âpre odeur de thym, 
Qu'il semble à la stupeur physique 
Que le rayon fait la musique ; 
Ni lune en fleur d'aucun été, 
Ni comètes semant de diamants leur voie, 
Ne roulent plus d'ivresse en versant plus de joie, 
Que la solennelle clarté 
Qui, tenant de la rose et de la primevère, 
Jaillira par la fente en rumeur des cercueils, 
Comme un vin parfumé des blessures du verre, 
Quand, sonnant la fuite des deuils, 
L'ange du Jugement, sur le tombeau du Juste,
Soulèvera la pierre avec un geste auguste !

 

Germain NOUVEAU   (1851-1920)

 

 

 

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